le matin (II)
février 21, 2007
Dès que le réveil sonne, je m’empresse de le couper.
…
La vache il est 6h56 je me suis rendormi ! Et c’est le petit bonhomme qui me réveille en venant se blottir dans mon lit avec sa doudou… Pas le temps de prendre son temps : il reste 44 minutes avant le décollage. Vite une toilette de chat :
- allez va vite te laver on est pressés ce matin
Le pauvre il avait l’air si bien, il sent encore le chaud du lit. Je l’aide à enlever son pyjama et hop à la flotte. Pipi dans la baignoire : évidemment on a oublié une étape en route. Bon tant pis mais c’est pas des choses à faire. Au pas de course : shampoing, savon, rincer, serviette… Et d’un ! Bon, à moi. Sauf qu’il faut d’abord que tu t’habilles, tu vas prendre froid ! Rezut j’ai pas étendu la lessive, tu n’as rien à te mettre à part ce pantalon usé et ce pull trop petit. Allez tant pis je t’aide à enfiler ça et direction à table.
Bon je n’ai toujours pas pris l’eau et ça ne m’aide pas à émerger : j’ai du mal à rassembler les morceaux ce matin. Alors le lait, le beurre, le pain, la confiture, les cuillers les couteaux. Quelle heure est-il ? 7h20. Plus de batterie dans la radio on écoutera le journal dans la voiture.
- reste à table et mange ta tartine. On est pressés.
- du du du laiiit du du du laiiit !
- ah excuse-moi : tiens voilà du lait
- encore du lait
- dis-donc c’est le troisième ! Mange ta tartine et tu auras du lait.
- …
- allez dépèche toi s’il te plaît
Bon il faut quand même que j’aille me débarbouiller.
- Tu restes à tables et tu manges : papa va dans la salle de bain. Regarde-moi : tu restes à table d’accord ?
Action : toilette de chat, pas de rasage. Halala j’ai une tête à faire peur…
- Bling
- hihi !!!
Et voilà : ça c’est un verre de lait qui a fait un vol plané. J’espère qu’il était vide… On abrège il y a une urgence à la cuisine.
- écoute-moi je ne suis pas content ! Pourquoi tu as fait ça ? Tu sais que tu ne dois pas jeter le verre par terre. Maintenat il est cassé, c’est nul !
- hihi
- et finis ta tartine
- du lait du lait
- tu rigoles, tu viens de le balancer par terre. Termine ta tartine !
Evidemment, c’est toujours quand je le bouscule, quand je suis énervé qu’il a ce genre de réaction. Il semble dire “ah bon c’est un matin pagaille ? Dans ce cas il faut que je jette un verre par terre”. Bon c’est épongé les morceaux sont ramassés et il est 7h36. Il n’a pas fini son déjeuner, moi je n’ai rien avalé, je suis à peine débarbouillé, la serviette autour de la taille… C’est mal barré ce matin. On va même bientôt pouvoir parler de panique !
Alors ordre des priorités : son petit déjeuner, m’habiller… Rerezut, mes fringues aussi étaient dans la cette lessive : opération recyclage. Un jeans pas vraiment sale, un vague tee-shirt et un pull qui trainait et c’est parti.
- allez mets tes chaussures on s’en va
- hihi
A quoi est-ce qu’il faut que je pense ? Prendre le courrier de la poste.
- Va chercher tes chaussures
- les chaussures les chaussures
Bon on va pas s’énerve, viens que je te mette tes chaussures. Rhâ tu as fait une énorme tache de confiture sur ton pantalon. Hop coup d’éponge, de toutes façons tu n’en as pas d’autre. Allez on s’en va. Les croquettes du chat au passage… Et voilà que je marche dans un bel étron : bravo Ninja ! On fera les comptes ce soir tu perds rien pour attendre tu mériterais que je te prive de casse-dalle pour t’apprendre où tu dois faire. Voilà : serpillère, sopalin et c’est arrangé. On file.
Malheur je suis garé à l’autre bout du quartier.
- allez fiston c’est pas le moment de traîner
- on court on court hihi !!!
Voilà la voiture. Rétro cassé dans la nuit, c’est sympa… Et les clés ? Ben voilà : je les ai oubliées au passage il faut redescendre les chercher. Et je n’ai même pas pris mon téléphone pour prévenir l’école qu’on va être en retard… Matin raté ! Mauvaise journée en perspective…
culpabilité
février 20, 2007
Quand je fais le point sur mon voyage en autisme, une constante de mon itinéraire revient souvent : la culpabilité.
Comment, quand on est parent d’un enfant dont on apprend qu’il a des difficultés, qu’il est “porteur de handicap”, ne pas se sentir responsable de sa différence ?
- qu’est ce que j’ai fait de mal ?
- qu’est-ce que je n’ai pas fait ?
Ces questions m’ont taraudé, elles sont venues me hanter des nuits entières.
J’ai très vite compris que ces questions n’ont aucun sens, qu’elles ne sont pas pertinentes, qu’elles sont improductives et j’ai rapidement mis en place une gymnastique mentale visant à les anihiler. Je dois dire que je suis assez fort pour refouler…
Mais il ne suffit pas de refuser ces questions, on n’est jamais entièrement maître de sa pensée et ces questions me cherchent, me guettent. Elles sont tapies dans le regard réprobateur des passants (”si c’est pas malheureux, éduquer si mal son enfant”), elles fourmillent dans les forums consacrés à l’autisme et les TED, elles surgissent même parfois là où on les attend le moins, dans une salle de consultation psychiatrique ou un centre d’assistance sociale.
Chercher des explications et des responsabilités est une réaction évidente et c’est toute la société qui nous y pousse. Il n’est pas étonnant que tant de parents se débattent dans des théories plus ou moins controversée telles que les infections à Clamediae ou les régimes sans gluten. Pour moi, l’engouement pour ces solution simples sont extrèmement dangereuses d’une part parce qu’elles entretiennent le mythe d’une guérison (parfois qualifiée de “miraculeuse”) alors que les autistes eux-même témoignent de toutes leurs forces que l’autisme est partie intégrante de leur être, qu’ils ont besoin de notre aide pour intégrer notre société mais pour être vidés de leur substance. Solutions dangereuses ensuite parce qu’elles détournent l’énergie et la raison critique des efforts réellement nécessaires qui découlent de la question vraiment pertinente : “comment”. Comment faire pour l’aider, pour combler ses besoins, pour lui rendre la vie plus facile, pour le pousser vers la liberté…
Mon fils aime le lait, les yaourts, je ne vais pas le priver et il n’est pas défoncé aux opioïdes après en avoir mangé. Moi j’aime le tabac et je fume des clopes. J’aime aussi le café et le vin et je ne m’en priverai pas même si la nocivité de ces drogues est largement plus prouvée que le lait pour lui. Parfois, on a l’impression de percevoir derrière ces discours de vieux fonds proto-chrétiens de mortification par l’abstinence alimentaire. Seulement j’ai l’impression que ces parents font expier, à travers les régimes qu’ils imposent à leurs enfants, les péchés qu’ils se reprochent à eux-même d’avoir commis…
Au contraire : il se trouve que l’appétit de mon fils pour le lait a été un catalyseur important de l’émergence de son langage. “Du lait” a été l’une de ses toutes première expériences de verbalisation d’une demande. Merci le lait… Et merde aux charlatans.
Niet, nul et non avenu. Entrée interdite à la connerie. Point à la ligne.
Je suis le père que je suis, avec ses qualités et ses défauts et je suis fier de mon fils. Il est beau, courageux, admirable, aimable, intéressant, tendre… Je le soutiens mais tout le mérite lui revient, à lui.
la chambre du fils
février 20, 2007
Il y a un beau film de Moretti qui s’appelle comme ça… La stanza del figlio.
Ca parle d’une chambre vide et de ce que ce vide représente pour un père qui se retrouve face à lui-même, face à ses échecs, ses défaillances.
Aujourd’hui ta chambre est vide, te voilà en vacances à la campagne et me voilà seul chez moi face à moi-même. Bizarre, j’étais ravi de pouvoir décompresser un peu de pouvoir un peu “m’occuper de moi” comme on dit dans les magazines féminins, mais ça aussi ça coûte des efforts. Ca a à voir avec se respecter, s’autoriser… Pour l’instant je n’ai encore réussi qu’à faire la larve : le niveau zéro du “je me fais pas chier” qui finalement n’est pas très loin du “je me fais chier”.
la colère
février 19, 2007
- Ca suffit il est tard tu retournes te coucher tout de suite !
- papa est là papa est lààà
- oui je suis là et toi tu vas te coucher tout de suite ! Allez au lit !
- la colère la colère
- ah oui je suis en colère parce que tu devrais être au lit.
- petit câlin
Ca n’a l’air de rien mais c’est une révolution ! La colère, ça ne se mange pas, ça ne se met pas dans la poche, on ne peut pas monter dessus. En plus c’est toujours différent : un jour c’est quand on ne reste pas assis à table, un autre jour c’est quand on jette son verre ou sa cuiller par terre, parfois aussi c’est quand on n’a rien fait de très mal mais que papa est fatigué, énervé, qu’il en a marre, qu’il voudrait bien être ailleurs, qu’il voudrait bien être autrement… Mais ça porte un nom et tu as bien appris à la reconnaître.
Est-ce qu’un jour je saurai t’apprendre “la joie” ?
une phrase
février 19, 2007
- du lait du lait
- papa du lait s’il te plaît
- papa-u-è-i-u-me-bouplé
- papa
- hihi
- regarde-moi. papa…
- papa
- du lait
- du lait ! du lait !
- s’il te plait
- bil bou plait
- papa du lait s’il te plaît
- papa-u-è-i-u-me-bouplé. du du du laiiit ! du du du laiiit !
Bon associer des mots, même connus et même dans un contexte routinier, et en faire une phrase c’est pas ça mais depuis quelques temps il apprend à chouiner avec une petite voix pour être plus expressif quand il demande quelque chose. Assez marrant et je me demande où il a appris ça…
Une corde de plus à son arc !
le matin (I)
février 19, 2007
Dès que le réveil sonne, je file sous la douche en faisant le moins de bruit possible et j’émerge avec la radio. Tout va bien, il est 7 heures, j’ai fini et il n’est pas encore debout. Vite l’eau à chauffer, les tasses, le beurre, le lait, la confiture, le pain, les couteaux, les cuillers…
Je vais lui faire un bisou, il a la tête sous la couette et me fait un grand sourire en s’étirant. Le temps d’aller ouvrir le rideau il s’est à nouveau enfoui sous la couette… Je retourne le chercher.
- Allez debout bonhomme on va travailler ce matin.
- Hmmgrbh bozour..
- on va où aujourd’hui?
- du socolat du socolat.
- eh on va déjeuner tu auras des tartines et du lait. On va où aujourd’hui?
- à l’étole.
- Oui on va à l’école et après on va chez la nounou.
- en voiture.
Direction pipi puis la douche. Il se réveille petit à petit. Il adore l’eau et en fout partout en rigolant.
- Du savon !
Il aime jouer avec le savon mais ce n’est pas encore très efficace, alors je le lave.
- les dents les dents
T’inquiète pas je ne vais pas oublier de te laver les dents depuis que tu aimes ça c’est un vrai bonheur… Sauf que tu ne sais toujours pas te rincer la bouche, alors tu avales tout, le dentifrice avec.
- va t’habiller
On va dans sa chambre et il enlève son pyjama, le pose sur son lit. J’ai assuré, la lessive est faite et il a des habits propre, pas encore trop petits et secs. C’est vraiment un matin réussi… Je l’aide à s’habiller tout seul (le pantalon à l’endroit, la tête dans le trou du tee-shirt…) et à table. Il est 7h30, les enjeux internationaux font le point sur le nouveau tournant des relations sino-japonaises et leur impact sur la diplomatie nord-coréenne. Départ dans un quart d’heure, la voiture est garée juste en bas (décidément c’est un matin réussi).
- allez va t’asseoir à table
- du lait du lait !
Le beurre a ramolli, le thé a infusé… Ca roule ça roule ! Un quart d’heure pour avaler une tartine et deux-trois verres de lait c’est le minimum mais ça passe si il est bien réveillé. Oups ne pas oublier les croquettes du chat… Même le temps de faire un petit café rapide.
- tiens va mettre les bols dans l’évier
- dans l’évier dans l’évier
- et va mettre tes chaussures
Check-list: grolles, téléphone, clés, tabac… L’horloge de la cuisinière indique 7h47 : ça va passer !
- allez dépêche-toi : tes chaussures et ton manteau on s’en va !
Faut pas trop lui en demander : je lui mets ses chaussures, il ferme son manteau tout seul et on décolle.
- Le bonnet le bonnet !
T’as raison j’ai oublié le bonnet. Ca y est on est parés. Merde le chat a chié à côté de la caisse. Vite vite…
cinq semaines
février 16, 2007
Voilà cinq semaines que tu n’as plus que moi.
Voilà cinq semaines que tu attends patiemment de revoir ta maman et que tu ne comprends pas pourquoi elle n’est pas avec toi. Tu es un dur et tu ne pleures pas beaucoup. Tu ne te plains pas. Tu arrives même à vivre ta vie et à avancer avec cette déchirure.
Pourtant il y a des soirs où tu as peur, peur que moi aussi je m’en aille… Quand je prépare le repas, il t’arrive de t’asseoir sagement sur le canapé avec ta doudou et la photo de ta maman. Tu ne dis rien, tu ne pleures pas, mais je vois les questions dans tes yeux, je vois ta détresse. Et je ne peux rien faire pour toi à part être là.
Ne t’inquiète pas petit bonhomme, je serai là.
Mais je ne peux être que ton papa.
elephant man
février 9, 2007

Revu elephant man hier soir sur arte, je crois.
Je l’avais vu il y a une quinzaine d’année, et là évidemment, un oeil neuf.
Des questions nouvelles: la différence, la monstruosité, la norme, l’ignorance… Ou plutôt une nouvelle manière de les aborder.
Et puis une méditation sur le langage de Lynch: les associations d’images, d’idées, de situation, la narration d’une histoire qui n’est pourtant pas encore totalement débridée.
Pensée non verbale?
un vendredi
février 9, 2007
Pas pressé ce matin le fiston. Un peu préoccupé on dirait.
A la récré il se défoule sur les plus petits que lui… Les instits sont sur le qui-vive. Toujours pas d’ortho ce midi, ça devrait reprendre lundi: je crois que ça va lui faire du bien. J’essaierai de le chercher tôt chez la nounou ce soir.
Evidemment il ne verra pas maman aujourd’hui.
Ni demain
explicite
février 9, 2007
- qu’est-ce qu’on fait demain?
- hihi
- qu’est-ce qu’on fait demain?
- tihipou n’est pas hrrand
- ti ! hi ! pou !
- regarde-moi dans les yeux. on va où demain ?
- à l’école
- ben oui on va à l’école demain matin. et après on fait quoi ?
- serre papa serre papa
- regarde-moi dans les yeux on va où après l’école ?
- en voiture ! en voiture !
- dis-moi on va voir qui demain ?
- maman